Dans le cadre de sa réserve, l’enseigne de vaisseau (…)
Deux chasseurs de mines, deux avisos et trois frégates (…)
Depuis 1912, tous les bâtiments-école de la marine nationale ont porté le nom de Jeanne d’Arc, le plus grand mythe patriotique — et le plus grand mystère — de l’histoire de France. Que le dernier bâtiment de cette série, le porte-hélicoptère lancé en 1964, termine ses 45 ans de service sans laisser d’héritier serait déjà une raison suffisante pour ébranler l’âme des marins français, pour qui ce bâtiment est "le cœur de la nation française" [1], comme l’a qualifié le chef d’état major de la marine, l’amiral Pierre-François Forissier.
Navire-amiral de la marine, ambassade mobile de la France sur toutes les mers du monde, berceau de plus de 6.000 officiers de marine, la Jeanne est arrivée à la fin de ses forces. Jeudi après-midi, elle a appareillé du port de Brest pour effectuer son dernier périple de 6 mois. A son retour, elle ne reprendra plus la mer. Trop vielle, elle ira probablement à la casse. Son nom, cependant, ne sera plus porté par aucun nouveau bâtiment. Ses fonctions, réductions budgétaires obligent, seront assumées par un autre bâtiment en service, le Tonnerre.
Le problème pourrait s’arrêter ici, dans une poussée de nostalgie, si ce n’était un petit détail qui a semé l’inquiétude parmi les équipages français : le risque que la Jeanne d’Arc ne suive traces du porte-avions Clémenceau et ne finisse démantelée au chantier naval de la compagnie Able UK, sur l’estuaire de la rivière Tees, en Grande-Bretagne... Comment ! Jeanne d’Arc une nouvelle fois entre les mains anglaises ? Le navire-amiral de la flotte française subirait le même sort que la pucelle d’Orléans, exécutée sur le bûcher par les Anglais le 30 mai 1431 ? Le symbole est trop blessant.
Les craintes ne sont pas sans fondement. Bourrée d’amiante, le vieux porte-hélicoptère doit être correctement désarmé et, dans ce domaine, la compagnie anglais semble la mieux placée pour remporter le contrat.
Des associations de divers horizons, comme celle des Écrivains de Marine, et de nombreux officiers à titre individuel ont commencé à alimenter, avec leurs protestations, une campagne pour s’opposer à une si triste fin. D’autant plus humiliante que la marine nationale conserve en plus un ressentiment historique envers les Anglais depuis la bataille de Trafalgar. Leur permettre de dépecer la Jeanne d’Arc serait pour beaucoup quelque chose de "lamentable" et de "douloureux", une sorte de seconde exécution.
Pour l’éviter, des idées colorées sont apparues. Depuis transformer le bâtiment en musée jusqu’à le couler, en passant par l’ancrer pendant l’été dans le golfe de Saint-Tropez pour l’utiliser comme héliport. La décision n’a pas encore été prise, mais le vice-amiral Hubert Jouot, chargé du démantèlement des bâtiments, est partisan du démantèlement. "Nous devons laisser de côté l’affectivité", a-t-il déclaré.
[1] Mise au point : Selon l’état-major de la marine, l’amiral Forissier n’a jamais prononcé ces termes.
La Vanguardia (Espagne)
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